attention cet article est encore en cours d’écriture mais j’ai envie de vous partager son écriture
Par l’équipe de Cap à Deux
Ébauche d’un article plus complet en cours où je me teste à une approche philosophique voir mystique du paradoxe du temps en mer; on navigue lentement à la voile, sans réel timing quand il n’y a pas d’objectif de course et en même temps nous sommes constamment confronté à des échéances.
L’Horloge et l’Écume : Le Grand Paradoxe du Temps en Mer
Dans la vaste étendue de l’océan, là où l’horizon floute la ligne entre le ciel et l’eau, un voilier dérive sous la douce poussée du vent. C’est le domaine rêvé du slow travel : un voyage délibéré, une flânerie côtière apparemment dépourvue d’itinéraires rigides. C’est l’image d’Épinal de la liberté absolue.
Pourtant, tissé dans cette scène idyllique, réside un paradoxe brutal et fascinant. La liberté intemporelle de l’errance se heurte violemment aux exigences inexorables de la nature. Les fenêtres météo se ferment, les marées montent et descendent avec une précision mécanique, et les heures d’arrivée au port deviennent des verdicts sans appel.
Comment concilier l’envie de se perdre avec l’obligation d’arriver ? Comment vivre l’instant présent tout en calculant le futur immédiat ? Cet article explore la tension philosophique et mystique du temps en mer, en convoquant les esprits d’Henri Bergson, de Bernard Moitessier, de Jean-François Deniau et les énigmes de Zénon, pour comprendre ce que naviguer signifie vraiment.
I. La Promesse du Slow Travel : L’Illusion de la Liberté Absolue
Le slow travel en voilier n’est pas simplement une manière de se déplacer ; c’est un rejet délibéré de la frénésie moderne. Sur un bateau, nous cherchons à échapper à la dictature de la productivité pour embrasser ce que les taoïstes appellent le Wu Wei (l’action sans effort).

La Flânerie Cotière : Une Ballade sans But ?
L’errance en mer ressemble à la promenade du philosophe. On quitte le port sans heure de retour, on se laisse porter par les vents. C’est une forme de résistance politique et spirituelle. Dans cette optique, le navigateur devient un “flâneur des océans”. Il ne cherche pas à vaincre la distance, mais à habiter l’espace. C’est ici que l’attrait est le plus fort : la possibilité de jeter l’ancre dans une crique isolée simplement parce que la lumière y est belle, sans se soucier du jour de la semaine.
L’Harmonie Taoïste et le Rythme Naturel
Les philosophes de la “vie lente” (Slow Life) s’inspirent souvent du Tao pour décrire cette navigation. Le but n’est pas d’aller contre le vent, mais de s’harmoniser avec le flux. Le voilier, par sa nature même, ne force pas le passage ; il négocie avec les éléments. Cette acceptation crée une conscience de soi accrue et une connexion environnementale profonde. On ne regarde plus sa montre, on regarde le soleil. On n’écoute plus les notifications, on écoute le clapotis.
Cependant, cette liberté est, par essence, une illusion magnifique. L’immensité invite au mysticisme, mais la survie exige une vigilance qui réintroduit immédiatement la notion de temps.
II. Henri Bergson à la Barre : Durée Vécue vs Temps Spatialisé
Pour comprendre pourquoi le temps semble si différent en mer, il faut se tourner vers le philosophe français Henri Bergson. Dans son Essai sur les données immédiates de la conscience, il distingue deux formes de temps qui s’affrontent quotidiennement sur le pont d’un voilier.
La “Durée” : Le Temps de l’Âme et de la Houle
Bergson parle de la “durée” (la durée réelle) comme d’un flux qualitatif, continu et indivisible. C’est le temps ressenti. En mer, la durée règne lors des longues traversées ou des moments de calme plat.
- L’expérience sensorielle : Le temps n’est plus une suite de secondes (tic-tac), mais une mélodie. Le rythme de la houle, le changement subtil de la couleur de l’eau, le lent déplacement des ombres sur les voiles créent un “présent éternel”.
- La fusion : Passé, présent et futur s’interpénètrent. Vous n’attendez pas d’arriver ; vous êtes dans la navigation. C’est l’état de grâce que recherchent tous les marins.
Le Temps “Spatialisé” : La Tyrannie de l’Horloge et du GPS
À l’opposé, Bergson décrit le “temps spatialisé” : le temps scientifique, découpé en points fixes, mesurable et inflexible. En mer, ce temps reprend ses droits avec une violence inouïe.
- Les instruments : Le GPS, l’heure UTC, les cartes de marées sont les gardiens de ce temps spatialisé. Ils ne se soucient pas de votre “ressenti”.
- La sanction : Si vous ignorez ce temps-là, la sanction est immédiate. Une marée ne vous attendra pas parce que vous “profitiez de l’instant”. Un front froid arrivera à l’heure prévue par les isobares, indifférent à votre quête spirituelle.
Le Paradoxe Bergsonien du Marin : Naviguer, c’est donc faire le grand écart permanent. C’est tenter de vivre dans la durée (la poésie du voyage) tout en obéissant au temps spatialisé (la science de la navigation).

Le Temps “Spatialise” : La Tyrannie de l’Horloge et du GPS
III. La Précision Mécanique : Quand la Nature Dicte sa Loi
Loin d’être un espace de liberté totale, la mer est l’un des environnements les plus régulés par des lois physiques inviolables. Le paradoxe du temps en mer s’épaissit ici : pour être libre, il faut obéir.

La Danse Chronométrée des Marées
Les marées sont l’exemple le plus frappant de cette contrainte. Elles montent et descendent avec une précision astronomique, influencées par les phases de la lune. Pour un voilier (surtout un quillard), la marée transforme la navigation en un compte à rebours perpétuel.
- L’échéance absolue : Vous avez une fenêtre de deux heures pour passer le seuil d’un port. Arrivez 10 minutes trop tard, et vous restez dehors, potentiellement en danger.
- Le paradoxe : Vous flânez le long de la côte à 3 nœuds, mais votre esprit est focalisé sur une heure précise (ex: 17h42, heure de la pleine mer). Votre corps est dans le slow travel, votre esprit est dans la course contre la montre.
Zénon d’Élée et l’Impossible Mouvement
Cela nous ramène aux anciens paradoxes de Zénon. Zénon soutenait que le mouvement est impossible car pour aller d’un point A à un point B, il faut parcourir la moitié du chemin, puis la moitié du reste, à l’infini. Sur un voilier, face à un vent de face et un courant contraire, ce paradoxe devient une réalité physique. On tire des bords, on parcourt des milles, mais la côte semble ne jamais se rapprocher.
- L’impasse théorique : Le marin vit dans l’infinie divisibilité du temps et de l’espace.
- La résolution pratique : Contrairement au philosophe qui reste assis, le marin résout le paradoxe par l’action. Il accepte que le temps s’étire et que la ligne droite n’existe pas.
IV. La Voie Mystique : Bernard Moitessier et l’Orient
Si Bergson nous donne les outils pour analyser le temps, Bernard Moitessier nous montre comment le transcender. Figure tutélaire de la navigation en solitaire, Moitessier a poussé le paradoxe jusqu’à son point de rupture lors du Golden Globe Challenge de 1968.
L’Abandon à l’Alliance
Alors qu’il était en tête de la course et qu’il allait gagner (et devenir riche et célèbre), Moitessier a changé de cap, utilisant son lance-pierre pour envoyer un message sur un cargo : “Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme.”
- Le refus du temps social : Il a rejeté le temps de la compétition (arriver le premier) pour embrasser le temps cosmique.
- L’Alliance : Pour Moitessier, la mer n’est pas un adversaire. C’est une entité vivante (proche de l’hypothèse Gaïa). Les vagues ne sont pas des obstacles, mais des messages.
Bouddhisme et Navigation : L’Instant Présent
La philosophie de Moitessier est imprégnée de spiritualité orientale.
- L’Impermanence (Anicca) : La mer enseigne que tout change. Une mer calme devient tempête, le vent tourne. S’attacher à un plan rigide (un horaire d’arrivée) est source de souffrance. Le marin bouddhiste accepte ce qui est.
- Shikantaza (“Juste s’asseoir”) : En Zen, on s’assoit pour s’asseoir. En mer, on navigue pour naviguer. Le but n’est pas le port, c’est la navigation elle-même. Si l’on est obsédé par l’heure d’arrivée, on rate le voyage.
- Les “Vents Mondains” : Le bouddhisme parle des huit vents mondains (plaisir/douleur, gain/perte, etc.). Le marin apprend à garder son centre de gravité (son équanimité) peu importe si le vent est porteur ou contraire.
V. Jean-François Deniau : La Mer comme Désert et Révélateur
L’académicien et marin Jean-François Deniau apporte une autre nuance au paradoxe : celle de la rudesse et de l’ascèse. Pour lui, “La mer, c’est la liberté, mais c’est une liberté surveillée”.
L’Isolement et la Vérité
Deniau comparait souvent l’océan au désert. Dans ces deux espaces, l’homme est petit, vulnérable, mais exalté. Le paradoxe du temps ici est celui de l’ennui fertile. Les heures passées à la barre, apparemment vides, sont en réalité pleines d’une activité intérieure intense. Le temps ne s’écoule pas, il s’accumule en expérience.
- La sélection naturelle des pensées : En mer, les soucis terrestres (délais administratifs, carrières) s’évaporent car ils n’ont aucune utilité pour la survie immédiate. Seul reste l’essentiel : manger, dormir, avancer, ne pas couler. C’est une purification par le temps contraint.

La mer, c’est la liberte, mais c’est une liberte surveillee
VI. En Pratique : Vivre le Paradoxe en Couple (Le Point de Vue Cap à Deux)
Comment tout cela se traduit-il concrètement pour un couple sur un voilier de 11 mètres ? La philosophie est belle, mais la réalité d’un mouillage qui dérape à 3h du matin l’est moins. Sur Cap à Deux, nous vivons ce paradoxe au quotidien.
La Dialectique de la Sécurité et du Lâcher-Prise
Naviguer à deux, c’est gérer deux horloges internes et une horloge externe.
- L’horloge externe (Le Chef de Bord Naturel) : C’est la météo. Si un coup de vent est annoncé dans 24h, le slow travel s’arrête. On passe en mode “regata”. Il faut arriver avant la dépression. C’est là que le paradoxe est le plus aigu : on doit se presser pour pouvoir ensuite jouir de la lenteur à l’abri.
- L’Adaptation : La réussite d’un couple en mer ne tient pas à sa capacité à respecter un planning, mais à sa capacité à l’abandonner sans frustration. Accepter de rester bloqué 3 jours au port à cause du vent, c’est transformer une contrainte (temps perdu) en opportunité (temps de découverte locale, lecture, maintenance).
Les Quarts et le Sommeil Polyphasique
Lors des traversées, le temps est découpé en tranches de 3 ou 4 heures (les quarts). Ce découpage artificiel du temps crée une expérience étrange. L’un dort pendant que l’autre veille sur l’infini.
- Le paradoxe de l’intimité : On est ensemble sur quelques mètres carrés, mais on vit dans des fuseaux horaires décalés. C’est une solitude partagée qui renforce le lien.
- La vigilance zen : Pendant le quart de nuit, le marin est à la fois dans une détente absolue (contemplation des étoiles, des couleurs de la nuit) et une hyper-vigilance (surveillance des cargos, du vent, des réglages). C’est l’application pratique de la “pleine conscience”.
Tableau de Synthèse : Gérer le Paradoxe
Voici comment nous transformons la théorie en pratique à bord :
| Aspect | Liberté Intemporelle (Approche Mystique) | Contrainte Temporelle (Approche Pratique) | La Synthèse “Cap à Deux” |
| Perception du Temps | Flux continu, présent éternel, rythme des vagues. | Segments quantifiables : marées (6h), météo (24h). | L’anticipation sereine : On planifie rigoureusement pour pouvoir ensuite oublier l’heure une fois les voiles réglées. |
| Mouvement | Errance, dérive, ballade sans but (Flânerie). | Navigation précise, Cap compas, VMG (Velocity Made Good). | La route souple : On a une destination, mais le chemin pour y aller est une improvisation constante avec le vent. |
| Philosophie | Durée de Bergson, Wu Wei (non-agir). | Paradoxe de Zénon, calculs de marée. | Discipline libératrice : La rigueur technique est ce qui permet la liberté d’esprit. Un bateau bien géré permet de rêver. |
| Résultat | Connexion spirituelle, unité avec l’océan. | Sécurité du navire et de l’équipage. | Plénitude : La joie de naviguer naît de la maîtrise de ce paradoxe. |

































