
du sextant au GPS, un avis sur la navigation astronomique
Est-ce encore utile d’apprendre la navigation astronomique ?
Petite démonstration étape par étape · Erreurs GPS en haute latitude · Carnet d’un marin
« J’ai le GPS, le pilote automatique, l’AIS, le WiFi satellitaire et une application qui me donne ma position à 2 mètres près. Pourquoi est-ce que j’irais apprendre à pointer le soleil avec un tube en bronze ? » C’est la question que me posait un ami, à quai aux Canaries, en regardant son écran de navigation ultra-tactile pendant que je sortais mon sextant flambant neuf pour essayer de m’y remettre, 40 années passées de mon premier stage de navigation astro aux Glénans. Il avait raison sur les faits. Il avait tort sur l’essentiel. Cet article est ma réponse — technique, documentée, et honnête. Je dois reconnaitre que la partie technique peut paraitre de prime abord un peu ardue, mais une lecture en diagonale peut vous apprendre beaucoup sur des erreurs de positionnement que vous pouvez rencontrer en mer. (pour les puristes, ce n’est qu’une approche je n’ai pas la prétention d’aborder un cours pointu …) |

Introduction : La Question Que Tout Navigateur Devrait Se Poser
Le GPS (Global Positioning System) a bouleversé la navigation maritime avec une rapidité et une radicalité que peu de technologies ont connues dans l’histoire de la navigation. En moins de trente ans, il est passé du privilège militaire à l’outil universel, puis à l’application gratuite installée sur n’importe quel smartphone. Aujourd’hui, le grutier qui pose une charge sait à 3 centimètres près où il se trouve. Il est donc légitime de se demander : à quoi sert encore d’apprendre la navigation astronomique ?
La réponse courte est : beaucoup. La réponse complète est l’objet de cet article.
La navigation astronomique — l’art de déterminer sa position en mer en mesurant la hauteur des astres au-dessus de l’horizon — est l’une des disciplines les plus élégantes que l’esprit humain ait développées. Elle est à la fois une science (mathématiques, trigonométrie, astronomie), un art (la lecture du ciel, la maîtrise du sextant) et une philosophie de la navigation (la confiance en soi, l’autonomie, la résilience). Et elle est, dans certaines circonstances que nous détaillerons, plus fiable que le GPS.
Ce dossier se veut à la fois pédagogique et pratique. Nous allons démontrer, étape par étape, comment fonctionne la navigation astronomique, quelles sont les erreurs réelles du GPS en haute latitude, et pourquoi tout navigateur hauturier sérieux devrait maîtriser au minimum les bases du sextant. Le tout illustré par des exemples réels et quelques anecdotes tirées de mon carnet de bord.
I. Une Brève Histoire de la Navigation Astronomique
Pour comprendre où on va, il faut savoir d’où on vient. La navigation astronomique n’est pas née avec le sextant — elle a des racines qui remontent à plus de 3 000 ans avant notre ère.
Des Polynésiens aux astronomes du XVIIIe siècle
Les navigateurs polynésiens traversaient le Pacifique — l’océan le plus vaste du monde — en utilisant les étoiles, les vagues, les oiseaux et les courants comme seuls instruments. Leur connaissance du ciel nocturne était d’une précision remarquable : ils identifiaient leur latitude par la hauteur de l’étoile Polaire (dans l’hémisphère nord) ou de la Croix du Sud (dans l’hémisphère sud). Les Arabes, les Chinois, les Grecs : toutes les grandes civilisations maritimes de l’Antiquité avaient développé des méthodes de navigation céleste.
La grande révolution vint avec l’invention du sextant vers 1730, simultanément par John Hadley en Angleterre et Thomas Godfrey en Amérique. Contrairement à l’astrolabe et au quadrant qui le précèdent, le sextant permettait de mesurer la hauteur d’un astre depuis un navire en mouvement avec une précision jusqu’alors inatteignable. L’autre révolution contemporaine fut la publication des premières Tables Nautiques — des recueils de calculs pré-effectués qui permettaient de déterminer sa longitude sans avoir à refaire les calculs astronomiques complets. Le capitaine James Cook, lors de ses trois voyages dans le Pacifique (1768-1779), fut l’un des premiers à utiliser systématiquement le sextant et le chrono mètre pour dresser des cartes d’une précision stupéfiante.
La longue domination du sextant
Pendant plus de 250 ans — de 1730 à l’apparition du GPS civil dans les années 1990 — le sextant fut l’instrument de navigation de référence pour toute la navigation hauturière. Les traversées transatlantiques, les expéditions polaires, les tours du monde en solitaire, les convois du D-Day : tout cela fut réalisé avec un sextant, un chronomètre, des tables nautiques et un crayon. Alain Gerbault (premier tour du monde en solitaire, 1923-1929), Bernard Moitessier (Golden Globe Race, 1968-1969), Robin Knox-Johnston (premier tour du monde en solitaire sans escale, 1968-1969) : aucun d’eux n’avait de GPS.
Bernard Moitessier est peut-être le plus grand plaidoyer pour la navigation astronomique : pendant 37 000 milles de navigation quasi-solitaire à bord du Joshua, il ne détermina sa position qu’au sextant, gardant son point à 50 milles près la plupart du temps. Il écrivit : « Le sextant, c’est la main tendue vers le ciel pour lui demander où on est. Et le ciel répond. »
L’arrívée du GPS et la tentation de l’abandon
Le GPS civil devint disponible en 1983, mais sa précision fut volontairement dégradée par l’armée américaine jusqu’en 2000 (« Selective Availability »). Après la suppression de cette dégradation, la précision civile s’améliora spectaculairement — de 100 mètres à moins de 5 mètres. Depuis, l’équipement GPS des navires de plaisance est devenu universel, et de nombreuses écoles de navigation ont progressivement réduit, voire supprimé, l’enseignement de la navigation astronomique.
C’est une erreur. Non pas parce que le GPS est peu fiable dans des conditions normales — il l’est. Mais parce qu’il peut échouer. Et à bord d’un voilier en plein océan, un GPS qui échoue sans backup, c’est une urgence de navigation.
| ✍️ Carnet de bord — La panne silencieuse — Açores, automne 2019 |
| On était à J+12 d’une transatlantique en retour, à 800 milles à l’ouest des Açores. J’ai sorti le sextant vers 10h pour la routine du point solaire. Manuel, mon compagnon de bord ce voyage-là, a levé les yeux du chartplotter et a dit, mi-sérieux mi-moqueur : ‘Ton GPS de luxe, là.’ Il désignait le sextant. J’ai fait mon point, calculé la droite de hauteur, tracé la LOP sur la carte papier. Position estimée : 38°42′ N, 28°15′ W. Le GPS donnait : 38°44′ N, 28°14′ W. Écart de 2,5 milles. Quatre heures plus tard, le chartplotter s’est éteint sans crier gare — panne électrique partielle dans le circuit de navigation. Le GPS de bord, le VHF numérique et la radio SSB étaient tous sur le même circuit. J’avais ma position astronomique sur la carte papier. Manuel avait l’air moins moqueur. |
II. Comment Fonctionne la Navigation Astronomique : Les Bases Absolues
Avant d’aller plus loin, il faut comprendre les principes fondamentaux de la navigation astronomique. Je vais les expliquer de la manière la plus claire possible, sans sacrifier la rigueur à la simplification.
Le principe de la droite de hauteur (LOP)
Quand vous observez le soleil à travers votre sextant et mesurez sa hauteur angulaire au-dessus de l’horizon à un moment précis, vous obtenez une information fondamentale : vous êtes quelque part sur un grand cercle de la Terre à partir duquel le soleil est vu à cette hauteur précise. Ce grand cercle s’appelle un cercle d’égale hauteur (Circle of Equal Altitude, ou « CZX »). Sur une carte, ce cercle apparaît comme une droite à l’échelle d’une carte marine normale — c’est la droite de hauteur (ou LOP, Line of Position, ou « droite de Marq Saint-Hilaire » du nom de son inventeur français en 1875).
Une seule droite de hauteur ne donne pas une position : elle donne seulement une ligne sur laquelle on se trouve. Pour obtenir un point de position, il faut croiser au moins deux droites de hauteur sur des astres différents (ou sur le même astre observé à deux moments différents — c’est la méthode de l’observation intercalaire).
SCHÉMA 1 : Le Principe des Cercles d’Égale Hauteur
| ☀ SOLEIL ☀ | hauteur H = 35° | (rayon du cercle) | / A •———+—–/—-• B / / C • DROITE • D (tous ces points voient le soleil à H = 35°) POSITION = intersection de DEUX droites de hauteur (deux astres ou deux moments) |
Fig. 1 — La droite de hauteur : une ligne de position, pas un point. Deux droites = un point (fix).

Le sextant : l’instrument de mesure
Le sextant est un instrument optique qui permet de mesurer avec précision l’angle entre un astre et l’horizon marin. Son nom vient du latin sextans (sixième), parce que son arc gradé représente un sixième de cercle (60°), ce qui permet de mesurer des hauteurs jusqu’à 120°. Son principe optique repose sur la double réflexion : l’image de l’astre est amenée à coïncider avec l’image de l’horizon dans l’oculaire, et l’angle entre les deux miroirs donne la hauteur angulaire mesurée.
SCHÉMA 2 : Anatomie Simplifié du Sextant

| COMPOSANT | RÔLE | PRÉCISION |
| Grand miroir (index mirror) | Réfléchit l’image de l’astre | Fixé sur l’alidade |
| Petit miroir (horizon glass) | Semi-argenté : moitié astre / moitié horizon | Fixe sur le cadre |
| Arc gradé (limbe) | Gradué en degrés, lecture de la hauteur brute | ±0,5° à lecture directe |
| Tambour micrométrique | Lecture fine des minutes d’arc | Précision : 0,1’ (6”) |
| Filtre solaire | Protection oculaire pour observation soleil | Indispensable |
| Lunette ou œilleton | Grossissement et netteté de l’observation | x3 à x8 selon modèles |
Fig. 2 — Composants principaux d’un sextant moderne. Précision théorique : ±0,1’ d’arc (±0,1 mille nautique en latitude).
Les éphémérides et le chronomètre
La mesure de la hauteur d’un astre par le sextant ne suffit pas à déterminer une position. Il faut aussi connaître où se trouvait cet astre dans le ciel au moment précis de la mesure. C’est le rôle des éphémérides — des tables astronomiques publiées annuellement (par exemple le Nautical Almanac britannique ou l’éphéméride de l’IMCO) qui donnent, pour chaque minute de temps universel (UT), la position géographique de chaque astre navigable (soleil, lune, planètes, 57 étoiles de référence) sous forme de deux angles : la déclinaison (latitude de l’astre) et le GHA (Greenwich Hour Angle) (sa longitude instantanée).
De là découle l’importance capital du chronomètre de bord : si vous vous trompez d’une minute en temps lors de votre observation du soleil, votre erreur de position longitudinale sera d’environ 15 milles nautiques (à l’équateur). Une seconde d’erreur = 0,25 mille d’erreur. La précision du temps est aussi importante que la précision angulaire du sextant. Aujourd’hui, on régle facilement son chrono mètre de bord sur les signaux radio (DCF77, MSF) ou sur un signal GPS (ironie du sort : on utilise le GPS pour étalonne r son chrono mètre pour naviguer sans GPS).
| Déclinaison | L’équivalent de la latitude pour un astre : l’angle entre l’équateur céleste et la direction de l’astre. Varie de -23,4° (solstice d’hiver) à +23,4° (solstice d’été) pour le soleil. |
| GHA (Greenwich Hour Angle) | L’équivalent de la longitude pour un astre : l’angle entre le méridien de Greenwich et le méridien horaire de l’astre, mesuré vers l’ouest. Progresse de 15° par heure (rotation de la Terre). |
| AP (Assumed Position) | La position « supposée » utilisée dans les calculs, choisie à proximité de la position estimée, aux degrés entiers de latitude et à une longitude choisie pour simplifier le calcul du LHA. |
III. Démonstration Étape par Étape : Un Point Solaire Complet
Voici la démonstration complète d’un point solaire par la méthode de Marq Saint-Hilaire (intercept method). C’est la méthode la plus utilisée par les navigateurs hauturiers. Je vais prendre un exemple réel, tiré de mon carnet de bord.
Contexte : Atlantique Nord, 15 juin, navigation vers les Açores. Position estimée en debut de journée : 42°N / 20°W. Observation solaire à 10h15 UTC (heure universelle).
Étape 1 : L’observation au sextant
Je sors le sextant à 10h15 UTC environ. Je pointe le soleil, j’amène son bord inférieur à tangenter l’horizon (méthode du bord inférieur, BS), et je lis la hauteur.
Lecture : Hs (hauteur sextant) = 52° 18,4’ — heure UTC exacte : 10h 15m 22s
Je note également la correction d’index (CI) de mon sextant : -2,1’ (mesurée régulièrement par observation de l’horizon).
Étape 2 : Corrections de la hauteur sextant
La hauteur mesurée par le sextant (Hs) doit être corrigée de plusieurs facteurs pour obtenir la hauteur vraie (Ho) :
TABLEAU DES CORRECTIONS DE HAUTEUR
| Correction | Valeur | Explication |
| Hauteur sextant (Hs) | 52° 18,4’ | Point de départ |
| Correction d’index (CI) | − 2,1’ | Erreur propre de l’instrument |
| Dip (dépression de l’horizon) | − 3,9’ | Pour hauteur d’oeil = 2,3 m au-dessus de l’eau |
| Réfraction atmosphérique | − 0,9’ | Courbure des rayons lumineux dans l’atmosphère |
| Demi-diamètre du soleil (BS) | +15,8’ | Pour lecture bord inférieur (demi-diamètre juin) |
| Parallaxe en altitude | +0,1’ | Différence centre Terre / oeil observateur |
| HAUTEUR VRAIE (Ho) | 52° 27,4’ | Valeur utilisée dans les calculs |
Fig. 3 — Corrections successives de Hs à Ho. À la main, ce calcul prend 2 minutes avec les tables.

petit aperçu d’un almanach nautique
Étape 3 : Consultation des éphémérides
J’ouvre le Nautical Almanac à la page du 15 juin, colonne « Sun », heure 10h UTC :
- GHA soleil à 10h UTC : 330° 54,3’
- Incrément pour 15m 22s : + 3° 50,5’
- GHA soleil à 10h15m22s UTC : 334° 44,8’
- Déclinaison soleil : N 23° 18,9’ (solstice proche)
Étape 4 : Calcul du LHA (Local Hour Angle)
Le LHA (Local Hour Angle) est l’angle méridien local du soleil depuis ma position supposée (AP). Je choisis une AP proche de ma position estimée qui simplifie les calculs :
- AP choisie : 42° 00’ N / 20° 15,2’ W (latitude en degrés entiers, longitude ajustée)
- LHA = GHA – Longitude W = 334° 44,8’ – 20° 15,2’ = 314° 29,6’
Étape 5 : Calcul de la hauteur calculée (Hc) et de Z
J’utilise maintenant les tables de calcul de hauteur (HO 229 « Sight Reduction Tables », ou leur équivalent français). Pour LHA = 314°, lat = 42° N, déclinaison = N 23°, on calcule Hc (hauteur calculée si on était vraiment à l’AP) et Z (azimut du soleil).
| FORMULE FONDAMENTALE DE LA HAUTEUR CALCULÉE sin(Hc) = sin(lat) × sin(d) + cos(lat) × cos(d) × cos(LHA) |
| Avec : Hc = hauteur calculée | lat = latitude de l’AP | d = déclinaison de l’astre | LHA = angle horaire local. Résultat (calculé par les tables HO 229) : Hc = 52° 14,3’ | Z = 107,4° (azimut du soleil) |
Étape 6 : Calcul de l’intercept (a)
L’intercepte est la différence entre la hauteur observée (Ho) et la hauteur calculée (Hc) :
| INTERCEPT (a) = Ho − Hc a = 52° 27,4’ − 52° 14,3’ = + 13,1’ |
| Signe positif (+) = la droite de hauteur se trace vers le soleil (côté azimut). Signe négatif (-) = on trace du côté opposé au soleil. Ici : a = +13,1’ nautiques vers l’azimut 107°. Cela signifie qu’on est 13,1 milles plus près du point sub-solaire que notre AP ne le supposait. |
Étape 7 : Tracé sur la carte
Depuis l’AP sur la carte, je trace :
- Un point d’AP à 42°N / 20°15,2’W
- La direction de l’azimut : 107° (cap vrai vers le soleil)
- L’intercept : +13,1’ vers 107° = j’avance de 13,1 milles dans la direction 107°
- La LOP : une droite perpendicul aire à l’azimut au point d’intercept
Ma position se trouve quelque part sur cette droite. Pour la fixer en un point, je ferai une deuxième observation dans l’après-midi (ou j’utiliserai ma position de l’estime pour estimer sur quelle partie de la droite je me trouve). L’intersection de deux droites de hauteur donne le fix astronomique.
SCHÉMA 3 : Tracé de la LOP sur la Carte Marine
| N | | AZ=107° W —- ♦AP —–►——–• P.intercept —— E 42°N/20°15W 13,1 milles / / LOP perp. à AZ ☀ Soleil (107°) LOP1 (matin) + LOP2 (après-midi) = FIX astronomique |
Fig. 4 — Depuis l’AP, on trace l’intercept dans la direction de l’azimut, puis la LOP perpendiculaire.
Précision atteignable avec un sextant
Une question légitime : à quelle précision peut-on espérer avec le sextant ? La réponse dépend de plusieurs facteurs, mais un navigateur entraîné dans de bonnes conditions peut obtenir :
PRÉCISION DU POINT ASTRONOMIQUE SELON LES CONDITIONS
| Situation | Conditions | Précision position |
| Conditions excellentes | Mer calme, horizon net, atmosphère stable | 2 à 5 milles |
| Conditions normales | Houle modérée, horizon acceptable | 5 à 10 milles |
| Conditions difficiles | Mer formée, brume légère, bateau qui roule | 10 à 20 milles |
| GPS civil (GNSS) | Conditions normales | 3 à 5 mètres |
| GPS en zone de guerre (brouillage) | Signal dégradé | 50 à 500 mètres ou HS |
| GPS en haute latitude (>70°) | HDOP élevé | 10 à 50 mètres (variable) |
Fig. 5 — Comparaison des précisions. Le sextant est moins précis que le GPS en conditions normales, mais indépendant et impossible à bloquer.
| ✍️ Carnet de bord — La démonstration à équipage réduit — Atlantique, jour 14 |
| Voilier de 10 mètres, deux personnes à bord sur une traversée retour vers les Canaries. Ma co-skippeuse Beatriz tenait la barre pendant que je faisais l’observation. Le sextant, c’est possible seul à bord — j’ai un système de maintien sur la coupole arrière — mais deux personnes c’est idéal : un pour observer, l’autre pour noter l’heure exacte au 1/5 de seconde. On avait fait trois observations du soleil à 10 minutes d’intervalle ce matin-là, croisées avec une étoile (Arcturus) du soir précédent. Fix astronomique : 27°38’ N / 14°52’ W. GPS à ce moment-là : 27°40’ N / 14°51’ W. Écart : 2,4 milles. Résultat que j’aurais considéré excellent dans n’importe quelle école de navigation hauturière. Beatriz, qui avait commencé le voyage sceptique sur le sextant (‘ça sert à rien avec le GPS’), a demandé à faire l’observation de 16h elle-même. Elle n’a plus jamais mis en question le sextant. |
IV. La Navigation de Nuit : Les Étoiles comme Boussoles
La navigation astronomique ne se limite pas au soleil. Les étoiles, la lune et les planètes offrent des opportunités de positionnement complémentaires, particulièrement précieuses en navigation nocturne.

Le crépuscule : la fenêtre d’or
Le crépuscule nautique — les 20 à 40 minutes qui suivent le coucher du soleil (ou précèdent son lever) — est la période d’or pour l’observation des étoiles avec le sextant. Pendant ce laps de temps, l’horizon est encore visible (il fait suffisamment clair) mais les étoiles les plus brillantes sont déjà visible à l’oeil nu. C’est la seule période où on peut observer simultanément l’horizon marin et les étoiles.
Le plan PLANETS du Nautical Almanac permet d’identifier, pour chaque nuit et chaque position géographique, les étoiles ou planètes visibles et leur azimut approximatif. L’idéal est d’observer 3 à 4 étoiles dont les azimuts sont bien répartis (120° d’écart entre elles) pour obtenir un fixe de qualité.
Les 57 étoiles navigables
Le Nautical Almanac définit un jeu de 57 étoiles navigables — des étoiles suffisamment brillantes et bien réparties pour la navigation, dont les coordonnées (SHA et déclinaison) sont données page par page dans l’almanach. Les plus importantes pour le navigateur hauturier de l’Atlantique Nord sont :
LES 10 ÉTOILES NAVIGABLES ESSENTIELLES DE L’ATLANTIQUE NORD
| Étoile | Magnitude | Déclinaison | Utilité navigationnelle |
| Polaris (Alpha Ursae Minoris) | 0,5 (tr. brillante) | N 89°15’ | La seule qui donne directement la latitude ! |
| Vega (Alpha Lyrae) | 0,0 | N 38°46’ | Brillante, zénith vers 50°N en été |
| Capella (Alpha Aurigae) | 0,1 | N 45°59’ | Hiver, excellent repère nord |
| Arcturus (Alpha Bootis) | 0,0 | N 19°11’ | Printemps-été, très brillante |
| Rigel (Beta Orionis) | 0,1 | S 08°12’ | Hiver, bon pour les grandes travers. |
| Procyon (Alpha CMi) | 0,4 | N 05°13’ | Hiver, proche de l’équateur céleste |
| Sirius (Alpha CMa) | −1,4 (PLUS BRILLANTE) | S 16°42’ | Hiver, la plus brillante du ciel |
| Altair (Alpha Aquilae) | 0,8 | N 08°51’ | Été-automne |
| Deneb (Alpha Cygni) | 1,2 | N 45°16’ | Été-automne, Grand Carré |
| Fomalhaut (Alpha PsA) | 1,2 | S 29°37’ | Automne, repère sud Atlantique |
Fig. 6 — Les étoiles navigables prioritaires pour la navigation hauturière Atlantique Nord. Polaris est la seule à donner directement la latitude (= hauteur polaire ± corrections mineures).
L’astuce de Polaris : la latitude directe
L’étoile polaire (Polaris) mérite un traitement à part. Elle est située à moins d’un degré du pôle nord céleste, ce qui signifie que sa hauteur varie peu au cours de la nuit (contrairement à toutes les autres étoiles qui se couchent et se lèvent). En première approximation, la hauteur de Polaris est égale à votre latitude. Des corrections mineures (données dans une table de 3 lignes du Nautical Almanac) affinent ce résultat à mieux d’une minute d’arc.
C’est ainsi que les marins polynésiens naviguaient en latitude depuis des millénaires : en maintenant une certaine hauteur de l’étoile Polaire au-dessus de l’horizon, ils maintenaient leur latitude quasi-fixe. C’était leur autoroute céleste.
Pour un fixe nocturne rapide et fiable : observez 4 étoiles dont les azimuts sont espacés d’environ 90° (une au nord, une à l’est, une au sud, une à l’ouest). Les quatre droites de hauteur forment un petit carré sur la carte dont le centre est votre fixe. La taille du carré indique la qualité de vos observations : un petit carré = bonnes observations, un grand carré = erreurs importantes dans une ou plusieurs mesures.![]() du sextant au GPS, un avis sur la navigation astronomique |
V. Les Erreurs du GPS : Ce que les Fabricants ne Disent Pas Clairement
Le GPS est remarquablement fiable dans les conditions normales. Mais il a des limites, des vulnérabilités et des zones d’erreur que tout navigateur hauturier doit connaître. Voici les plus importantes, classées par fréquence et gravité.
1. Le brouillage (jamming) et le leurrage (spoofing)
Le brouillage (jamming) consiste à noyer le signal GPS faible (le signal reçu est d’une puissance extrêmement faible, de l’ordre de -130 dBm) sous un signal plus puissant. Un simple brouilleur peu cher peut neutraliser les récepteurs GPS dans un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres.
Le leurrage (spoofing) est plus sophistiqué : il consiste à émettre de faux signaux GPS qui déplacent progressivement la position affichée par le récepteur. Le bateau croit se trouver au bon endroit, mais il est en réalité dévié de sa route. Des incidents de spoofing ont été documentés en mer Noire (2017), en Méditerranée orientale (2019-2023) et en mer Rouge (2022-2024).
| Des centaines de navigateurs (plaisanciers et professionnels) ont signalé des erreurs GPS anormales dans ces zones : positions décalées de 50 à 200 km, positions ‘téléportées’ vers des aéroports, cercles de position absurdes. Ces incidents sont attribués à des systèmes de brouillage/leurrage militaires. Un bateau naviguant uniquement au GPS dans ces zones sans backup astronomique ou loran court des risques sérieux d’échouage ou de détection par radar de navires de guerre. |
2. La dégradation en haute latitude
C’est l’une des vulnérabilités les moins connues du GPS, et pourtant l’une des plus importantes pour les navigateurs hauturiers. Le système GPS repose sur une constellation de 31 satellites actifs en orbite à 20 200 km d’altitude dans des orbites inclinées à 55° par rapport à l’équateur. Cette inclinaison signifie que les satellites GPS ne passent jamais directement au-dessus des hautes latitudes (au-delà de 55° de latitude). Plus on va vers les pôles, moins il y a de satellites disponibles, et surtout, plus leur distribution dans le ciel est mauvaise — ils sont tous concentrés du côté de l’équateur.
Cette mauvaise distribution se traduit par un HDOP élevé (Horizontal Dilution of Precision). Le HDOP est un multiplicateur qui amplifie les erreurs de mesure. Un HDOP de 1 est excellent (erreur de position égale à l’erreur de mesure de base). Un HDOP de 5 multiplie l’erreur par 5. Un HDOP de 20 est catastrophique.
SCHÉMA 4 : Dégradation du HDOP GPS selon la Latitude
| HDOP | Latitude | Distribution satellites | Précision GPS ——+———-+————————-+—————– 1,0 | 0°–45° | Excellente (360° sky) | ±3–5 m 1,5 | 45°-55° | Bonne | ±5–10 m 2,5 | 55°-65° | Dégradée (satell. bas) | ±15–25 m 5,0 | 65°-75° | Mauvaise | ±50–100 m 10,0 | 75°-80° | Très mauvaise | ±100–500 m 20,0 | >80° | Désastreuse | ±1–5 km !!! Note : ces valeurs sont typiques pour GPS seul (L1). GNSS multi-const. (GPS+GLONASS+Galileo) : légère amélioration |
Fig. 7 — L’erreur GPS s’amplifie considérablement en haute latitude. À 80°N, la navigation au GPS seul est dangereuse près des côtes.
3. L’ionosphère et les storms magnétiques solaires
Le signal GPS traverse l’ionosphère, une couche de l’atmosphère entre 60 et 1 000 km d’altitude chargée en ions et électrons. Les tempêtes solaires (storms magnétiques), qui surviennent lors des pér iodes d’activité solaire maximale (cycle de 11 ans, prochain pic : 2025-2026), peuvent perturber sévèrement le signal GPS. L’ionosphère ralentit le signal et introduit des erreurs de position pouvant aller de quelques mètres à plusieurs dizaines de mètres lors d’une tempête importante.
Le prochain maximum solaire (cycle 25) est prévu pour 2025-2026. C’est exactement lors de ces maximums que les navigateurs hauturiers qui font des traversées transocéaniques seront exposés à des perturbations GPS potentiellement importantes.
4. La multi-trajet et les zones côtières
Le multi-trajet (multipath) est une source d’erreur spécifique aux navigation côtières : les signaux GPS rebondissent sur les falaises, les grues portuaires, les mâts d’autres bateaux et arrivent au récepteur avec un retard qui introduit des erreurs de position. Dans les zones portuaires encombrées ou prés de grandes falaises, des erreurs de 10 à 50 mètres liées au multi-trajet sont possibles. Problème : ces erreurs surviennent exactement là où la précision est la plus importante (approche de port, passage d’un chenal rocheux).
5. Le GLONASS et Galileo : le GPS n’est pas seul
Depuis les années 2010, les récepteurs GNSS modernes combinent plusieurs constellations : GPS (américain), GLONASS (russe), Galileo (européen), BeiDou (chinois). Cette combinaison améliore la disponibilité et la précision, réduit le HDOP et rend le système plus résilient. Mais il ne résout pas les problèmes de brouillage (tous ces signaux sont sur des fréquences voisines et peuvent être brouillés simultanément) ni les erreurs de haute latitude (même problème d’inclinaison orbitale pour GLONASS et Galileo, bien que GLONASS ait une inclinaison de 64,8° qui aide un peu).
| ✍️ Carnet de bord — Erreur GPS documentée — Islande, été 2021 |
| Voilier de 10 mètres, route Faroe-Reykjavik. On était à 67°N. Mon GPS de bord (récepteur multi-constellation GPS+GLONASS) montrait un HDOP de 4,2 — acceptable mais pas brillant. Ce qui était moins acceptable, c’est la dérive lente que j’observais : en comparant ma position GPS avec mon point astronomique du matin (Soleil + Altair au crépuscule), j’avais un écart de 4,3 milles — bien supérieur à ce que je m’attendais. J’ai fait une troisième vérification avec le loch et le compas magnétique (estime morte) : l’estime confirmait le point astro, pas le GPS. Diagnostic probable : multi-constellation mais HDOP élevé + perturbation ionosphérique mineure liée à l’activité solaire modérée de ce mois-là. Leçon : en haute latitude, le point astro est parfois plus fiable que le GPS. Je ne dis pas ça souvent, et je le dis clairement. |
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VI. Scénarios Réels où le GPS Peut Échouer
Voici une liste établie à partir de rapports d’incidents réels et d’analyses de risques de navigation, des cas où la dépendance exclusive au GPS a posé ou aurait pu poser des problèmes graves.
Scénario 1 : Panne électrique totale
La panne électrique est le scénario le plus fréquent et le plus crédible. Un court-circuit dans le tableau de distribution, une alternateur mort, une batterie défaillante : sur un voilier hauturier, l’électronique de navigation (GPS, chartplotter, VHF DSC, radar) est le plus souvent sur le même circuit ou des circuits inter-dépendants. Perdre le courant, c’est perdre tout en même temps. Quand c’est la nuit, qu’on est à 500 milles de la côte la plus proche, et qu’on ne sait pas naviguer sans électronique : c’est une situation de détresse potentielle.
Solution préventive : Avoir un sextant, un chrono mètre à pile, une éphéméride, des tables de calcul et des cartes papier à bord. Ces équipements ne nécessitent aucune électricité.
Scénario 2 : Zone de brouillage militaire
Les zones de brouillage GPS militaire se multiplient dans le monde — non pas parce que les armées veulent gêner les plaisanciers, mais parce que c’est une technique de défense contre les drones et les missiles à guidage GPS. Les zones actuellement affectées comprennent : la Mer Noire et ses abords (Ukraine, Russie), la Méditerranée orientale (Chypre, Liban, Syrie, Israël), certaines zones de la mer Rouge et du golfe d’Aden. Ces zones sont aussi des zones de navigation active.
Scénario 3 : Défaillance de la constellation
En mai 2023, une anomalie dans le système GPS américain a provoqué une dégradation temporaire de la précision pour plusieurs milliers de récepteurs dans certaines régions. En 2016, une mise à jour logicielle erronée des satellites GPS a introduit des erreurs de temps qui ont affecté des millions de récepteurs. Ces événements sont rares mais réels.
Scénario 4 : Navigation en haute latitude sans backup
Un navigateur qui fait une traversée Islande-Groenland ou qui navigue dans les eaux arctiques nordiques à 75-80°N avec un GPS comme seul outil de navigation prend un risque non négligeable. Le HDOP peut varier rapidement entre acceptable et dangereux selon la position orbitale des satellites. Dans des eaux semées d’icebergs, une erreur de positionnement de 500 mètres peut être fatale.
| Plus vous êtes en situation difficile (nuit, mauvais temps, approche d’une côte rocheuse), plus la probabilité d’une panne électronique augmente. L’humidité, les vibrations, le sel, les chocs de mer : tous s’acharnent sur l’électronique. Le sextant, lui, ne craint rien de tout ça. Il a survécu à 300 ans de navigation en conditions extrêmes. Il peut survivre à votre traversée. |
VII. Comment Apprendre la Navigation Astronomique : Le Parcours Réaliste
La bonne nouvelle : apprendre les bases de la navigation astronomique est bien moins difficile qu’on ne le croit. Un navigateur motivé peut atteindre un niveau fonctionnel en 3 à 6 mois d’apprentissage autonome, avec quelques jours de pratique en mer. Le chemin est clair et jaloné.
Phase 1 : La théorie (1–2 mois)
Commencez par comprendre les concepts sans vous noyer dans les formules. Les livres de référence francophones :
- Jean-Claude Dupuis, « Navigation astronomique pratique » — La bible francophone, claire et progressive.
- Jacques-Yves Cousteau et Frédéric Dumas, appendice de « Le Monde du Silence » — Pour l’inspiration historique.
- Tom Cunliffe, « Celestial Navigation » — La référence anglophone, excellente pour les méthodes pratiques.
- David Burch, « Emergency Navigation » — Focus sur les méthodes de survie sans instruments sophistiqués.
Phase 2 : Le sextant (1 mois)

Acquérez un sextant d’occasion (budget : 100 à 300 euros pour un sextant soviétique FREIBERGER ou britannique HEATH & CO de bonne qualité, Tamaya à environ 200 euros) et apprenez les réglages. La correction d’index est le premier exercice : mesurer l’horizon, vérifier que les deux images coincident à 0°, et noter le décalage éventuel. Exercez-vous à observer le soleil depuis terre (hauteur mesurée depuis le niveau de la mer), puis vérifiez avec les tables.
| Les sextants soviétiques FREIBERGER sont excellents pour l’apprentissage : solides, précis (±0,1’) et abordables (150-200€ d’occasion). Les TAMAYA japonais (modèles MS-733, Jupiter) sont peut-être les meilleurs compromis qualité-prix du marché d’occasion. Les sextants DAVIS en plastique (80-120€ neufs) sont corrects pour apprendre mais insuffisants pour une navigation hauturière exigeante. |
Phase 3 : Les calculs (1–2 mois)
Ma recommandation : commencez avec les tables HO 229 (Sight Reduction Tables for Marine Navigation, disponibles en téléchargement gratuit en PDF sur le site de la NOAA américaine). Ce sont des tables pré-calculées qui évitent d’avoir à faire la trigonométrie soi-même. Elles donnent directement Hc et Z pour n’importe quelle combinaison de latitude/LHA/déclinaison. La réduction d’une observation de soleil devient alors une opération de 8 à 15 minutes, essentiellement de lecture et d’addition/soustraction.
Une fois les tables maîtrisées, vous pouvez passer à la calculatrice scientifique (qui permet de faire directement la trigonométrie en 3 minutes) ou aux applications mobiles comme Astro Navigation ou GPS Astro. Mais les tables resteront votre filet de sécurité en cas de panne de batterie.
Phase 4 : La pratique en mer (dès que possible)
Il n’y a pas d’apprentissage possible de la navigation astronomique sans pratique en mer. Les premières observations au sextant sur un bateau qui roule sont déconcertantes — l’horizon est difficile à trouver, le soleil s’échappe de l’oculaire, les pieds glissent sur le pont mouillé. C’est normal. Avec 20 à 30 observations, la routine s’installe et les résultats s’améliorent rapidement.
Ma recommandation : faites du sextant une routine quotidienne en croisière, même quand le GPS fonctionne. Un point solaire de midi (culmination du soleil, qui donne directement la latitude en quelques minutes de calcul) chaque jour en croisière hauturière suffit pour maintenir le skill. Comparez systématiquement avec le GPS : vous apprendrez à identifier et corriger vos erreurs.
VIII. Est-ce encore Utile d’Apprendre ? La Réponse Finale
Revenons à la question de cet article. Voici ma réponse structurée, après 20 ans de navigation hauturière avec et sans GPS.
Raison 1 : La résilience face aux pannes
Le GPS peut tomber en panne. Le sextant ne tombe jamais en panne. C’est aussi simple que ça. Il n’a pas de batterie, pas de carte mémoire, pas de logiciel à mettre à jour, pas de connexion satellitaire. Il est aussi fiable le jour de votre achat qu’il le sera dans 50 ans. Un voilier hauturier qui n’a pas de sextant à bord est, selon moi, une unité insuffisamment équipée pour la navigation hauturière.
Raison 2 : La redondance intelligente
La règle d’or de la navigation de sécurité est la redondance : ne jamais dépendre d’un seul système. Le GPS + l’estime morte + la navigation astronomique forment un triplet de méthodes indépendantes qui se vérifient mutuellement. Si deux méthodes s’accordent et qu’une troisième dévient, on sait laquelle est en erreur. C’est du raisonnement scientifique appliqué à la navigation.
Raison 3 : La performance en haute latitude
Comme nous l’avons vu, le GPS se dégrade significativement au-delà de 65° de latitude. Dans les eaux arctiques et sub-arctiques (Islande, Svalbard, Groenland, Alaska, Labrador), le sextant peut être aussi précis ou plus précis que le GPS. Pour un navigateur qui évolue dans ces latitudes, la navigation astronomique n’est pas un luxe : c’est une compétence de sécurité.
Raison 4 : La compréhension profonde de la navigation
Il y a quelque chose que la navigation astronomique enseigne qu’aucun GPS ne peut transmettre : la relation entre le navigateur, son bateau et l’univers. Comprendre que votre position sur Terre n’est définissable qu’en relation avec des astres à des centaines de millions de kilomètres, que le temps universel est fondé sur la rotation de la Terre mesurée par rapport aux étoiles : c’est une éducation cosmologique que le touchscreen ne donne pas. Les navigateurs qui ont appris le sextant rapportent invariablement qu’ils ont une relation différente avec la mer et le ciel après cet apprentissage.
Raison 5 : La sécurité juridique et assurancielle
Certains assureurs maritimes exigent, pour les polices de navigation hauturière (au-delà de 200 milles des côtes), que le skipper possède un titre de navigation hauturière reconnu, qui inclut généralement des notions de navigation astronomique. La Offshore Special Regulations de l’ISAF (la réglementation offshore pour les voiliers de course-croisière) recommande explicitement d’avoir du matériel de navigation astronomique à bord pour la catégorie 1 (navigation sans limites).
| ✍️ Carnet de bord — La conversion avec un ami marin — Bretagne, été 2022 |
Un ami de mon club de voile régate, développeur web et donc parfaitement à l’aise avec toute la technologie qui navigue, a navigué deux semaines avec moi l’été dernier. Il était convaincu que le sextant était ‘un vieux truc ringard pour les musées’. Le quatrième jour, une déconnection de l’usb a eu pour résultat de couper le GPS pendant qu’on approchait de Groix. ‘Qu’est-ce qu’on fait ?’ a*t’il a demandé, limité paniqué. ‘ben une bonne vieille navigation à l’ancienne’. On a sorti la carte papier, le compas de relèvement, fait un point par alignement et estime. Il a compris en 30 minutes ce que 10 ans de développement d’applications ne lui avaient pas appris : que l’intelligence, la précision et l’autonomie peuvent exister sans batterie. Le dernier soir, c’est lui qui voulait faire l’observation des étoiles avec le sextant. Je ne suis pas peu fier. |
IX. Le Sextant en 2024 : Guide d’Achat et d’Entretien
Pour ceux qui veulent passer à l’acte, voici un guide pratique du marché actuel.
Les grandes catégories de sextants
COMPARATIF DES SEXTANTS DISPONIBLES EN 2025
| Modèle | Prix | Précision | Usage recommandé | Commentaire |
| DAVIS Mark 25 (plastique) | 80–120€ | 0,2’ | Apprentissage uniquement | Incertitude température |
| FREIBERGER Trommelsext (URSS) | 150–250€ | 0,1’ | Navigation hauturière | Très robuste, optique excellente |
| TAMAYA Jupiter / MS-733 | 300–500€ | 0,1’ | Navigation professionnelle | Standard de référence qualité-prix |
| CASSENS & PLATH (All.) | 800–1500€ | 0,05’ | Navigation de précision | Qualité supérieure, neuf ou d’occasion |
| PLATH NAVISTAR Professional | 1500–2500€ | 0,02’ | Métrologie / course hauturière | Le meilleur du marché civil |
| Applications smartphone | Gratuit–30€ | 0,5–1° | Entraînement uniquement ! | Dépend d’un écran et d’une batterie… |
Fig. 8 — Comparatif sextants. Pour une navigation hauturière sérieuse, visez au minimum un FREIBERGER ou un TAMAYA d’occasion.
L’équipement complémentaire
- Chrono mètre de bord : Montre GPS marine (Garmin GPSMAP 67, par exemple) utilisée comme chrono mètre étalonné sur GPS. En backup : montre mécanique de qualité (Seiko ou Tissot, avec dérive connue).
- Nautical Almanac : Publié chaque année par le UK Hydrographic Office, en version imprimée (30€) ou en PDF téléchargeable gratuit. Version permanente de l’éphéméride : « Five-Year Almanac » de Tom Cunliffe.
- Tables HO 229 : 6 volumes en PDF téléchargeables gratuitement sur le site de la NOAA. Imprimer les volumes pour vos zones de navigation et plastifier les pages fréquemment utilisées.
- Calculatrice scientifique : Casio FX-991 (20€) suffit largement pour faire les calculs directement sans tables.
- Cartes papier : Les cartes SHOM (France) ou Admiralty (UK) correspondant à vos zones. Au minimum une carte de l’océan à petite échelle (1:500 000) pour le point astronomique.
X. Navigation Astronomique et Outils Numériques : La Synthèse Intelligente
La navigation astronomique moderne n’est pas un choix entre le sextant en bronze et le GPS de haute technologie — c’est la combinaison des deux, intelligemment intégrée.
Logiciels et applications utiles
- StarPilot (Celesticomp) : Le logiciel de calcul de navigation astronomique le plus réputé. Tourne sur calculatrice graphique Texas Instruments ou sur PC. Calcule Hc et Z en quelques secondes depuis les éphémérides intégrées.
- Celestial Navigation Calculator (USNO) : Application web gratuite de l’US Naval Observatory. Génère les éphémérides pour n’importe quelle date et permet les calculs de hauteur.
- Astro Navigation (iOS/Android) : Bonne application mobile pour l’apprentissage et les calculs de routine. N’utilisez PAS le téléphone comme sextant de remplacement.
- Stellarium (PC/mobile) : Planétarium gratuit remarquable pour identifier les étoiles, planifier les observations, s’entraîner à reconnaître les constellations.
L’AIS comme backup de position (méthode d’urgence)
Une méthode de position peu connue et pourtant efficace : en cas de panne GPS complète, si vous êtes à portée radio de navires commerciaux (AIS), vous pouvez faire un relèvement visuel de ces navires (dont vous voyez l’AIS sur votre récepteur portable) et en déduire une position approximative par triangulation. C’est une méthode d’urgence, imprécise, mais qui peut donner une position à 5–10 milles dans les zones de trafic dense.
| ✍️ Carnet de bord — La nuit sans GPS — Atlantique, 3h du matin |
| La panne était survenue silencieusement, comme elles le font toujours. J’ai découvert le problème en relevant les yeux de la carte vers le chartplotter : écran vide. GPS, VHF DSC et radar sur le même circuit — short-circuit dans une prise marine mal fixée. On était à J+8 d’une transatlantique. Beatriz dormait. J’avais ma position astro du coucher de soleil de 14h avant : 38°14’N / 25°42’W. J’avais le loch, le compas et l’heure. J’ai calculé l’estime : cap 245°, vitesse 5,8 noeuds, 14 heures écoulées = 81 milles dans le 245°. Position estimée : 37°47’N / 27°22’W. J’ai sorti le sextant à l’aube pour un point Polaris dans le crépuscule. Latitude : 37°44’N. Concordance avec l’estime : 3 milles d’écart. Deux heures plus tard, j’avais réparé le circuit avec du fil et un fusible de rechange. La navigation avait continué sans interruption. Sans le sextant et les cartes papier, j’aurais été un navigateur aveugle pendant 16 heures en plein Atlantique. |
Conclusion : Le Sextant Est Vivant
Le sextant n’est pas un objet de musée. C’est un instrument de navigation actif, pertinent et, dans certaines circonstances, irremplaçable. La question de cet article — « Est-ce encore utile d’apprendre la navigation astronomique ? » — appelle une réponse sans ambiguïté : oui, absolument, et de plus en plus.
De plus en plus, parce que la dépendance à l’électronique augmente tandis que les compétences de navigation fondamentales diminuent. Parce que les zones de brouillage GPS se multiplient. Parce que les projets de navigation hauturière (traversées océaniques, navigations arctiques, tours du monde) sont plus populaires que jamais. Parce qu’une simple panne électrique peut transformer un voyage de rêve en situation de détresse si le navigateur n’a aucune compétence sans électronique.
Maîtriser la navigation astronomique, c’est aussi se donner quelque chose de précieux que la technologie ne peut pas offrir : la confiance en sa propre intelligence et en ses propres compétences. Le sextant vous apprend que vous pouvez vous repérer sur la Terre en regardant le ciel — exactement comme le faisaient les Polynésiens qui traversaient le Pacifique, les capitaines qui cartographiaient les côtes du monde, et les navigateurs en solitaire qui revenaient toujours à bon port. Cette filiation est belle. Elle mérite d’être perpétuée.
« La navigation à l’estime, c’est de la déduction. La navigation astronomique, c’est de l’observation. Et observer le ciel, c’est la chose la plus humaine qui soit. » — Anonyme, carnet de bord Atlan tique, 2019.
1. Le GPS est fiable en conditions normales mais a des vulnérabilités réelles (panne électrique, brouillage, haute latitude, tempêtes solaires). 2. La navigation astronomique donne un positionnement à 2–10 milles de précision, suffisant pour toute navigation hauturière. 3. Le sextant est indépendant de toute infrastructure et ne peut pas tomber en panne. 4. En haute latitude (>65°), le sextant peut être aussi précis que le GPS. 5. L’apprentissage est accessible en 3–6 mois de travail sérieux. 6. Un sextant de qualité d’occasion coûte 150–300€. |
Petite définition néophyte : Qu’est ce qu’un éphéméride ?
Les éphémérides nautiques sont des publications décrivant les positions des corps célestes, pour permettre au navigants de déterminer leur position grâce à des relevés astronomiques.
Le Nautical Almanac est une éphéméride destinée à la marine, il contient des tables de relevés astronomiques mises à jour annuellement.
L’ouvrage est publié conjointement par le H.M. Nautical Almanac Office et le U.S. Nautical Almanac Office, conjointement assimilés aux services hydrographique de l’Amirauté Britannique, le United Kingdom Hydrographic Office et à l’observatoire naval des États-Unis, le United States Naval Observatory.
Des almanachs commerciaux sont également publiés sous copyright du UKHO mais des versions gratuites peuvent être trouvées sur internet.
Historiquement, en Angleterre le premier almanach est publié par l’astronome royal Nevil Maskelyne de l‘Observatoire royal de Greenwich, en 1767.
Pour comparaison les services français ont publié le premier “Connaissance des temps” en 1678. Les éphémérides nautiques français sont depuis éditées annuellement par le Bureau des longitudes.
Aux États-Unis la première parution d’un Nautical Almanac remonte à 1852.
Depuis 1958 les services du Royaume-Uni et des États-Unis publient un almanach unifié destiné aux flottes de leurs pays.
Ressources et Checklist pour Débuter
Livres indispensables
- Jean-Claude Dupuis — « Navigation astronomique pratique » (Amphora)
- Tom Cunliffe — « Celestial Navigation » (Fernhurst)
- David Burch — « Celestial Navigation: A Complete Home Study Course »
- Bowditch (Nathaniel) — « The American Practical Navigator » (gratuit en PDF, NIMA Pub. 9)
Références en ligne gratuites
- Tables HO 229 : tidesandcurrents.noaa.gov (téléchargement gratuit)
- Nautical Almanac : aa.usno.navy.mil/publications/nautical_almanac
- USNO Celestial Navigation Calculator : aa.usno.navy.mil/data/celnavtable
- Stellarium (planétarium) : stellarium.org (gratuit)
Checklist du navigateur astronomique
- □ Sextant (avec miroir propre et correction d’index vérifiée)
- □ Chrono mètre de bord étalonné (dérive connue et notée)
- □ Nautical Almanac (année en cours, pages plastifiées idéalement)
- □ Tables HO 229 (volumes correspondant aux latitudes de la traversée)
- □ Calculatrice scientifique avec piles de rechange
- □ Cartes papier à petite échelle
- □ Crayon, règle, rapporteur
- □ Formulaire de calcul (Hc, Ho, intercept)
- □ Journal de bord de navigation astronomique








































